INGLORIOUS BALAFRE
Une balafre sans gloire. C’est l’histoire de trois semaines de poisse qui a débuté le 27 juillet. Après 3 jours de tournage intense à suivre Newcastle et West Ham, deux équipes de 1ère league anglaise pendant leur tournée de pré saison en Océanie, deux nouveaux frenchies fraichement débarqués à Poneke me proposent d’aller pinter en ville en ce samedi soir à la suite de la célèbre soirée annuelle Red & Black de Poneke. L’équipe de Virginie a une fois de plus gagné le premier prix avec leurs costumes de geishas. Nous nous rendons donc en ville et papillonnons d’un bar à l’autre, buvant quelques coups, sillonnant Courtnay Place au rythme de la vie nocturne Wellingtonienne.
1h30 du matin à Edisons Superette, discutions de comptoir avec Thibault et Louis, quelques pas de danse vaguement concernés dans ce bar bondé. Alors en pleine conversation avec les deux poulets, un objet rond et bondissant se frotte sur ma cuisse, je regarde, une blondasse s’excite façon Miley Cyrus et s’adonne à cet immonde mouvement qui n’appartient déjà plus à ma génération, qu’on appelle « Twerk ». Face à cette attitude vulgaire, grotesque et risible, je souris bêtement à mes deux compères. C’est alors que je me retrouve violemment propulsés sur ma droite, jouant au bowling avec la foule de danseurs compacte. Un mec vient de me pousser et me gueule « tu ne t’approches pas de ma copine !». Attends je résume, ta crado de « copine » vient se frotter contre moi alors que je suis en train de discuter avec mes amis, le temps que je réalise, toi tu viens dans mon dos et tu me pousses contre tous ces gens qui n’ont rien demandé, t’es malade?
Je déteste qu’on me pousse à l’aveugle, je lui balance mon verre à la gueule. Evidemment là, ça part très vite, il me saute dessus, gros câlin au corps à corps chargé de testostérone et de connerie, les coups pleuvent des deux camps, c’est laid, brouillon, alcoolisé, étriqué au milieu de cette salle blindée de monde, et ça dure à peine 5 secondes. On est tout de suite entouré par des mastodontes maoris en chasubles oranges fluos qui nous foutent dehors aussitôt.
Je suis agacé mais pas sonné, j’insulte généreusement l’abruti au t-shirt déchiré, sa bouffonne de blonde se courbant devant moi me suppliant de ne pas relancer le jeu de mains. Nous sommes à l’extérieur, j’ai une envie profonde de déployer mes cannes et de lui rappeler à mon bon souvenir mes 10 années de taekwondo. Mais comme toujours, heureusement, mon cerveau prend le dessus sur mes trippes ; le samedi soir à Wellington, Il y a des flics à chaque coin de rue, ce serait cher payé pour un guignol de ce niveau. Après une élégante décharge de Fuck You, notre histoire d’amour s’achève et nous reprenons nos chemins respectifs.
C’est alors que je me passe la main sur le visage, je ressens alors une pointe de regret de ne pas lui avoir mis la branlée qu’il méritait. Pendant notre empoignade furtive, je ne sais pas si il portait une chevalière ou si il l’a simplement bien placé par chance, à vrai dire je ne l’ai même pas senti, mais le fait est que je sens comme un enfoncement de l’os sur le côté de ma pommette gauche. Je touche encore, compare avec le côté de droit et j’en suis sûr, honteux et touché dans ma fierté egocentrique et masculine, cette pédale opportuniste m’a pété la pommette.
Finalement, lui ne saura jamais et ne pourra jamais se vanter qu’il m’a littéralement cassé la gueule, et moi je ne suis, après tout, pas conscient des dommages que je lui ai infligés. Mais l’heure n’est plus à la puérilité des comptes. Je suis fâché, fâché par la situation, fâché contre moi-même, je ravale ma fierté, cette satanée fierté essentielle mais aussi responsable de tant d’absurdités de l’humanité, et je prends le chemin logique des urgences.
Notre récente expérience des urgences après l’épisode de la nuque de Virginie, me place en situation de confiance. Pas d’attente interminable comme en France. 7h plus tard, quand on me laisse sortir avec ce que je savais déjà, à savoir une fracture de l’arcade zygomatique gauche, je révise mon opinion. 7h à me cailler les miches en t-shirt dans une salle d’attente froide, à fulminer la médiocrité de cette situation, c’était long.
A 9h du matin, après cette nuit délicieuse, Virginie me récupère, l’histoire la met encore plus en colère que je ne le suis. Prochaine étape, un scanner crânien et une semaine plus tard un rendez vous avec le département de chirurgie plastique de l’Hôpital de Hutt, à 20 bornes au nord de Wellington.
Entre temps, Virginie joue son dernier match de la saison, je commets l’erreur stupide de lui dire de faire attention, que les conneries aux urgences c’est un peu blasant au bout d’un moment. Bien joué Martin, la prochaine fois tu fermeras ton claque-merde. Je la retrouve avec le nez qui a doublé de volume, couronné d’une entaille sur l’arrête qui n’arrête pas de saigner, résultat d’un coup de boule de sa propre coéquipière dans un ruck. Direction… les urgences. C’est tout de même moins long ce coup ci, apparemment le nez n’est pas fracturé, ou alors très légèrement mais vu comment c’est enflé il faudra consulter dans une semaine pour savoir. Sans exagérer, la petite entaille a saigné pendant 24h, j’ai dû lui changer 4 fois ses pansements et ses strips avant que le grand patron se décide à couper l’arrivée d’eau rouge. Seconde consultation, le médecin semble dire également qu’il n’y pas de fracture, même si nous n’en sommes pas totalement convaincu, vue la très légère courbe emprunté par le haut du nez de Virginie. Mais on se trompe peut-être, après tout, tout n’est pas entièrement cicatrisé. On va laisser le temps faire ses merveilles, en sachant qu’on ne sera jamais fixé étant donné qu’aucune radio n’ait été prescrite.
Fini le nez, revenons à la pommette. J’ai effectivement besoin d’une intervention chirurgicale, la chirurgienne me dit qu’il faudra procéder à une incision proche de la tempe dans le cuir chevelu pour insérer un outil et redresser, par un effet de levier, l’os enfoncé, fracturés en 3 endroits. Le rendez vous pour l’opération est pris, je me renseigne entre temps sur la démarche, et découvrir qu’il y a deux manières de réaliser cette opération. La première comme elle me l’a expliqué et la seconde en passant par la bouche en incisant à l’intérieur entre la joue et la gencive. Du coup j’envoie un courrier à la chirurgienne en lui demandant d’appliquer cette méthode, tant qu’à faire autant éviter d’avoir une balafre visible sur le côté de la tête.
Mardi 8 août, je suis en route pour l’hôpital quand on m’appelle pour me dire que l’opération est repoussée, toute cette histoire commence à m’agacer. On me rappelle deux jours plus tard pour me dire que l’opération aura lieu le Vendredi. Finalement c’est une autre chirurgienne qui me prend en charge en précisant qu’elle utilisera la méthode par la bouche bien que ce ne soit pas son habitude, cool. Un shoot d’anesthésiant général, je pars au pays de merveilles. Après un black out sans rêve, la lumière se rallume. Je touche mon visage, j’ai la joue gauche d’un hamster (à peu près la même tête qu’après la célèbre aventure du tuteur de tomate Maman), jusqu’ici ça me paraît normal, incommodant mais normal, sauf que je continue l’inspection au palper et je découvre que j’ai trois agrafes sur le côté de mon crane et une fente douloureuse. Bravo, double bonus gagnant, en gros je me suis fait charcuter l’intérieur de la joue et j’ai la gueule d’un melon pour rien. Elle n’a manifestement pas réussi à gérer par l’intérieur, du coup elle est passé par le côté comme je voulais l’éviter. Je vous assure au réveil, mes pensées sont allées vers cette connasse frotteuse de cul, ça commençait à faire beaucoup pour une dinde qui ne sait pas tenir son croupion. Elle aurait mérité une bonne « frite » pour lui apprendre à se tenir droite celle là.
J’en profite pour faire un petit aparté linguistique et anthropologique, kiwialacoq aime établir des ponts entre les générations en apportant quelques précisions de vocabulaire. Au temps de mon enfance/adolescence et de la chamaillerie, il y avait toutes sortes de mots pour définir une action volontairement irritante. Ainsi une « frite » est l’action de fouetter très rapidement les fesses de son prochain en utilisant l’extérieur de l’index et du majeur avec beaucoup de souplesse dans le poignet pour ajouter à l’effet fouetté ; le mouvement s’effectue de haut en bas ; en général la victime se redresse subitement et se cambre légèrement en se tenant les fesses. Le « steak », c’est une bonne grosse claque plat main juste derrière la nuque. Le « shampoing », avec un bras on saisit la tête de la victime, et poing fermé on frotte vigoureusement le crâne et les cheveux de façon à générer une légère sensation de brûlure et de tiraillement. La pichenette, le pouce offre une résistance au majeur avant de libérer l’énergie élastique des muscles du doigt frappeur, celle là est plus multi générationnelle, mais elle reste néanmoins redoutable pendant les glaciaux matins d’hiver quand elle sévit derrière l’oreille du camarade. Et enfin le « coco », sûrement le plus douloureux, tout dépend de la force proposée par l’agresseur ; il s’agit de fermer son poing et de frapper le crâne de la victime avec les deuxièmes phalanges des doigts ainsi regroupés, un peu comme quand on toque à une porte, mais au lieu de faire « toc », sur le crâne ça fait « coc », d’où le « coco ». Vous noterez que toutes ces techniques pleines de courage, s’effectue toujours dans le dos de son adversaire, on comprend alors leur fonction première qui est de susciter un peu de douleur mais surtout beaucoup d’agacement.
Bref, moi j’ai pris une patate, mais ça tout le monde connait. Enervé que cette opération ne ce soit pas passé exactement comme je l’aurais souhaité, je dois encore passer la nuit à l’hôpital. J’ai trois compagnons de chambre, trois vieux plus très frais qui ronflent tous, mais pas le genre de ronflements réguliers qui peuvent vous emporter dans leur léthargie, non. Le genre saccadés, suffocants, avec une impression de répits pendant des phases d’apnée qui vous laisse espérer que peut-être vous aller vous endormir, puis quand vous sentez enfin happé, alors le désir de vie se manifeste à nouveau par un son monstrueux qui rappelle bien plus les gémissement d’un énorme sanglier bourré qu’une inspiration humaine. Une nouvelle nuit agréable.
Après un déjeuner formidable, je vous laisse vous mettre en appétit avec la totalité de mon plateau repas en photo, je rentre à la maison. Outre le fait que je sois obligé d’avaler uniquement des purées, compotes et autres soupes pendant un mois afin d’éviter que mes muscles zygomatiques renfoncent l’os par contraction quand je mâche, je découvre que j’ai en plus super mal à la gorge quand j’avale. Je jette un coup d’œil, j’ai une énorme plaie, genre aphte tout blanc, sur toute la glotte, sûrement une écorchure dû au tube qu’ils enfoncent dans la gorge pour la respiration en anesthésie générale, c’est ce qui s’appelle se faire entuber.
Bon 10 jours plus tard, après avoir manqué une soirée professionnelle importante à cause de ma tête de Frankenstein, tout va bien, je n’ai plus de pamplemousse à la place de la joue, mes agrafes ont été retirées, et ma cicatrice devrait s’estomper assez rapidement. Je garderai ce petit souvenir pour mes vieux jours, de même que Virginie et sa petite estafilade sur le nez, un souvenir de la Nouvelle Zélande, comme un coup de crayon sur un carnet de voyage. L’ennui c’est que cette marque n’a rien d‘épique, quitte à avoir une balafre, autant avoir une bonne histoire à raconter, celle-ci, aussi discrète soit elle, ne restera qu’une balafre sans gloire. Dans des moments comme ça, quand la réalité d’une instant tout pourri vous frappe, je pense à la fin du film Amadeus de Milos Forman quand Antonio Salieri traverse un couloir et croise une foule de malade mentaux en disant à répétition: « Médiocres, je vous absous. »
Mais les galères se poursuivent encore histoire de concentrer toutes les couilles dans un seul et même chapitre. Maintenant c’est Patrick qui nous lâche, voilà une semaine qu’il est au garage avec de l’eau dans le moteur en train d’agoniser alors qu’Anthony, le garagiste, fait tout ce qu’il peut pour le remettre d’aplomb mais ça semble mal engagé. On se prépare à faire nos adieux à notre fidèle destrier de métal avec beaucoup de tristesse. L’ironie du sort c’est que juste avant qu’il nous largue une énorme fumée blanche du pot d’échappement, mauvais signe, on a fait l’acquisition de deux longboards en guise de nouveaux moyens de transport. On garde les roues vertes pour que la Saint Patrick veille toujours sur nos véhicules. Moins rapide mais plus fun, inadaptés pour les longues distances mais écologique.
Privés de surf pendant un mois, je me suis essayé à quelques photos nostalgiques. Vous trouverez également en bas les deux dernières vidéos en date sur mon compte vimeo, ainsi qu’un Haka de mon équipe pour remercier nos supporters après le dernier match de la saison. Par rapport au précédent post, Virginie a réglé ses problèmes financiers avec son boulot, ce qui lui a retiré pas mal de stress des épaules.
Voilà le cercle poisseux devrait bientôt se refermer, le prochain post sera je l’espère plus lumineux, bien que les galères prises avec détachement et humour comme toujours apportent un peu de relief à notre superbe histoire néo zélandaise.
Et puis après tout, ça vous fait de la lecture les ptits poulets.














