DEUX MOIS ET UN FILM PLUS TARD
On vous avait laissé la veille du mariage de John (le boss de Dusk), en voici quelques photos. Même tenue que le précédent en ce qui me concerne, je n'ai pas encore pris le temps de parfaire ma garde robe de beau gosse, Virginie bien sûr fait preuve d'un peu plus de discernement. Une pluie diluvienne s'est abattue sur le terrain/golf privé de la maison familiale juste au moment de la cérémonie en plein air. Planqué sous les parapluies, tout le petit monde a donc bifurqué vers la salle de réception, directement en place pour à la fois mater le bisous-bisous des stars de la fête et recevoir les victuailles, nos estomacs réclamant impatiemment leur dû. Encore une très belle soirée avant d'attaquer les choses sérieuses deux jours plus tard.
KRAMPUS. Petit Martin venu de loin, bienvenu de l'autre côté du miroir. Je me souviens, dès notre arrivée à Wellington je me suis planté devant l'énorme portail des studios de Stone Street rêvant d'un jour pouvoir passer de l'autre côté, pensant à Aragorn, Gandalf, Bilbon, Tintin, King Kong, les Na'vi d'Avatar ayant vu le jour derrière ces gigantesques murs de béton. 1 an et 8 mois plus tard, traçant mon chemin à coups de pioche, puis lâchant le manche pour amadouer le kiwi en partageant des litres de bières (le fil directeur de kiwialacoq prend alors tout son sens, ahhh!!!). Mais le kiwi est sauvage, il réclame du temps et de l'application, alors il faut faire ses preuves, parler son langage, lui prouver sa valeur et tenter de mettre à l'honneur et en image ce qu'il aime, le rugby, la bière... Et alors petit à petit, tel Jeff Goldblum dans La Mouche, vous apercevez une transformation, le bec du Poulet s'allonge de plus en plus, on perd la crête, le plumage s'assombrit puis la tribu commence à vous voir comme l'un des leurs. L'adaptation est un travail de longue halène, mais plus on travaille plus on est chanceux. Alors voilà, les grilles s'ouvrent devant moi et je marche d'un pas décidé dans mon nouveau chez moi pour les deux mois à venir. Stone Street Studios je suis dans tes entrailles et tu n'as maintenant plus de secrets pour le poulet sous son manteau de kiwi.
Un nouveau chez moi parce que, ces dernières semaines, j'ai passé bien plus de temps entre ces murs que partout ailleurs, à raison d'environ 14 à 15h par jour, 6 jours sur 7. Virginie en venait à se demander: qui est cet étranger qui vient passer quelques heures dans mon lit? Ah oui ça doit être le chauffage que j'ai commandé pour la nuit, parce qu'en terme d'utilité je n'ai pas d'autre explication. Voilà ce qui arrive quand la production tente de minimiser les coûts en compressant sur 7 semaines un tournage qui en nécessite 9. Au final, nous en ferons 8. Je vais maintenant tenter de vous faire part de cette expérience géniale sans pouvoir vous montrer de photos ou vous dévoiler quoique ce soit de l'intrigue étant évidemment tenu par des contrats de confidentialité.
Krampus est le nom d'un démon qui sévit à Noël selon une légende germanique, un genre de père fouettard, ou le côté obscure du Père Noël, qui vient punir les enfants qui n'on pas été sages durant l'année. Une bonne famille américaine fait les frais de son passage pour quelques jours d'horreur comique. Ce n'est pas gore, dans le genre ça me rappelle un film comme les Gremlins par exemple. Quelques mois de montage et d'effet spéciaux ici à Weta et Krampus va débarquer dans les cinémas pour la période de Noël, essayant de faire sa place deux semaines avant la sortie de l'ogre Star Wars. Les vedettes sont Toni Collette, la Maman dans "Sixième Sens" et "Little Miss Sunshine", Adam Scott, ou Emjay Anthony, le ptit gars qui joue dans le film "Chef". Deux gros producteurs américains tiennent les reines pour le compte de Legendary et Universal, et le réalisateur s'appelle Michael Dougherty, scénariste de plusieurs blockbuster de super héros et dernièrement réalisateur d'un film sur Halloween. Le cadre est placé, au milieu, en petit, un gros chariot duquel partent et arrivent des dizaines de câbles vidéo, et moi derrière aux commandes. Tous mes collègues ont bossé sur le Hobbit, Avatar, District 9 ou autre Pirates de Caraïbes, je me sens comme un poisson dans l'eau, enfin au début c'était plutôt Nemo, le ptit clown paumé avec une nageoire atrophiée. J'étais un peu angoissé à l'idée de communiquer via radio avec toutes les personnes qui ont besoin de la vidéo, c'est à dire tout le monde. Sachant que ces foutus radios sonnent comme le micro d'un prête bourré dictant sa messe paresseuse un dimanche matin dans une paroisse de campagne. Autant dire que le morse est parfois plus efficace, alors en anglais... C'était sans compter sur la réalité du tournage, j'avais une oreillette dans l'oreille droite branchée avec l'équipe vidéo et caméra, par dessus un casque audio, avec mon écouteur gauche relié non stop au réalisateur et le droit étant le son de la scène (dialogue ou cri de la mort des comédiens), et en prime de vrais personnes venant me demander des choses derrière l'épaule. Qui a dit que les hommes étaient incapables de faire plusieurs choses en même temps? Le traducteur automatique tournait à plein régime faisant chauffer ce qu'il me reste de neurones. Mais comme toujours par absence de situation référentielle, on sous-estime nos capacités, mais au final ça passe tout seul, fingers in the turkey. Le boulot d'opérateur vidéo a beaucoup évolué ces dernières années en particulier sur les grosses productions. Avant on se contentait de connecter un moniteur à la caméra, puis le réalisateur et la scripte pouvaient voir ce qui se passait dans l'oeil du cadreur. Aujourd'hui tout le monde veut voir l'image, le réalisateur, le chef opérateur, l'équipe lumière, la déco, le maquillage, les machinos pour les mouvements de grues, à l'aide de différents moniteurs. C'est pourquoi on centralise tout ça vers la station vidéo dont je tiens les commandes. Le système est également la mémoire du tournage puisqu'il garde dans ses disques durs tous les plans tournés jour après jour et chaque département peut exiger de revoir une scène tournée quelques jours ou semaines plus tôt, afin d'assurer les raccords, pour les décors, les accessoires, les maquillages, la lumière... Evidemment on vous dit rarement le numéro de scène ou de plan qu'on a besoin de revoir, c'est plutôt la description d'un vague souvenir, genre "mais tu sais ce plan où le personnage principal est de dos dans la cuisine". Okay, j'imaginais ce boulot étant particulièrement centré sur la technique mais en définitive on devient comme un second scripte (ou continuity supervisor comme ils disent ici bas). Ce n'est pas pour me déplaire, c'est hyper intéressant d'être au cœur du processus créatif et de l'évolution du tournage travaillant étroitement avec chaque chef de département. En particulier avec le réalisateur qui, comme je le disais plus haut, a droit à une attention toute particulière, puisque le micro sur son moniteur était connecté sans interruption à mon oreille gauche. Et ce brave type de Los Angeles a son tempérament, chaque haussement de voix (très fréquent) atterrissait direct et sans prévenir dans mon tympan. Au milieu du tournage, mon oreille était tellement en surchauffe que j'ai dû la mettre en congés pendant deux jours, aucune oreillette, écouteur ou dispositif sonore pour lui rappeler ce que c'était d'écouter les doux sons de la réalité. Mais l'effet plus étonnant est qu'à force d'être relié à un type sans arrêt, vous commencez à lire dans ses pensées, savoir ce qu'il veut, anticiper ses demandes, un mot, une syllabe parfois juste une respiration suffisent à déclencher une action. Une expérience tant troublante qu'intéressante.
Aussi glamour qu'un tournage de gros film américain puisse paraître, la réalité est un peu différente de l'image qu'on s'en fait. Il est vrai qu'on mange comme des cochons, petit déjeuner, déjeuner, casse croute, et truck food en fin de journée. Mais ça permet de faire passer la pilule des heures sup à rallonge. Pas de surprise, on le sait quand on signe, mais au final pas le temps de faire du sport et on fini le tournage avec trois kilos de plus. Heureusement que n'ai pas travaillé sur le hobbit finalement, le tournage a duré deux ans, je vous laisse faire le calcul. Je profite de cette interlude repas pour pointer du doigt une habitude qui m'agace chez les kiwis; apparemment chez eux le but d'un repas est de s'empiffrer, voir aspirer le repas pour dégager le plus vite possible de la table, et si toi tu prends ton temps pour essayer de discuter, de ralentir le rythme, de faire part d'un peu de convivialité, et bien tu te retrouves comme un con tout seul à table à terminer ton assiette en tapant la discute avec ta fourchette. Une vilaine habitude qui s'explique probablement par les fait que les écoles ici, quel que soit l'âge, n'ont pas de cantine, chaque élève doit amener chaque jour sa propre lunch box. Au final, après cette analyse sociale, le lunch de 45 minutes aura souvent été partagé entre les "étrangers" du tournage, Anglais, Espagnol, Français, Irakien.
L'autre partie de plaisir c'est l'environnement dans lequel on travaille. L'histoire de Krampus se situe en plein blizzard, donc pour reconstituer cela en studio, la machine à fumée tourne sans arrêt, des ventilos projettent de la fausse neige sous forme de mousse savonneuse, ou bien de papier mâché ou encore un genre de talc humide, un matériau présent dans les couches de bébés, pour donner l'illusion de marcher dans la neige jusqu'au genou. J'ai passé la moitié du tournage avec une écharpe sur le nez pour éviter de respirer directement tous ces trucs, mais le plus rigolo c'est que l'avant dernier jour du tournage l'ordinateur centrale de ma station ("l'enterprise" comme l'appelait le directeur de la photographie) a cramé. Au cours du tournage, j'ai du le démonter complètement 3, 4 fois pour nettoyer les cartes et vider les ventilateurs interne de la quantité de merde qu'ils contenaient provenant des produits de l'atmosphère fictive du studio. Le problème est que cette crasse était également humide, ça implique de l'eau sur les circuits imprimés, et l'avant dernier jour, malgré mes derniers efforts, je n'ai pas réussi à ramener la bête à la vie. A croire que le système lui même ne souhaitait plus faire de jour supplémentaire. On a fini le tournage en système D, et ça l'a fait, mais jusqu'au bout ce tournage aura été funky.
Parlons un peu vocabulaire maintenant, c'est toujours rigolo d'apprendre comment nos confrères anglo-saxons utilisent certains termes sur un plateau de tournage.
WRAP: il ne s'agit pas d'un sandwich avec une fine galette de pain enroulé, c'est plutôt l'équivalent de "c'est dans la boîte", "c'est emballé". Ils l'utilisent pour annoncer la fin de journée de tournage, ou quand un comédien a terminé "That's a wrap for Allison"... et tout le monde applaudit Youpi !!! On n'applaudit pas pour la fin de journée même si au fond, on a bien plus envie d'applaudir pour ça que pour les départs successifs de chaque comédien, mais chut restons courtois. Et bien sûr la grosse fête de fin de tournage au frais de la production s'appelle la Wrap Party, c'était énorme.
MARTINI SHOT: il s'agit du dernier plan à tourner de la journée, celui qui nous remplit de joie en s'imaginant déjà courir vers nos 6h de sommeil. Mais malgré son nom, ça ne picole jamais pendant ce plan. Un jour, étant frustré par cette absurdité sémantique, je me suis pointé avec 4 bouteilles de Martini sur le plateau avec les olives fourrées qui vont bien, et je les ai distribuées aux différents chefs de poste pour un partage en équipe, en prenant soin bien sûr de faire ça dans le dos la production, il est interdit de consommer de l'alcool sur un plateau! Un peu de rébellion, la révolution par la gnole, vive les gènes français ! Une démarche plus qu'appréciée par les collègues kiwis qui me gâteront à la fin en m'offrant une délicieuse bouteille de Rhum. Je connais plus d'un Le Breton qui aurait frissonné en trempant leurs lèvres dans le fameux nectar.
DFI: Celui ci il m'a fallu quelques temps avant de l'identifier, c'est quand quelqu'un sur le plateau énonce un truc à faire puis se rétracte et annule ce qu'il vient de demander, alors au lieu de dire "Annule" ou "laisse tomber", il dit "DFI". DFI est la contraction de Dumb Fucking Idea, qui grosso modo signifie "putain d'idée à la con", en amateur de grossièreté, j'ai beaucoup apprécié cette touche d'esprit.
10-1: Alors ça je ne sais pas d'où ça sort, mais il s'agit d'un code pour dire qu'on va à la selle, sur le trône, vider la poche à pisse, laisser l'Eurostar sortir du tunnel, bref dire qu'on va aux chiottes. Etant donné qu'on communique essentiellement par radio, 10-1 est façon élégante et masquée de faire part de notre indisposition pour les minutes à venir, sans avoir à prononcer les mots maudits. Mais étant donné que tout le monde utilise le même terme, sa fonction initiale de code est alors obsolète. Il s'en suit des dialogues ridicules du genre "Où est le réalisateur? Il est parti 10-1." J'attends le petit malin qui inventera une politesse comme: "Qui a osé 12-4 sur le plateau? Ça chlingue."
Il y en a surement un paquet d'autres mais qui sont plus sérieux et donc sans grand intérêt.
Encore une fois j'essaie de vous faire de mon part expérience de poulet dans un monde initialement étranger et qui le devient de moins en moins pour moi, sans pouvoir en dire trop sur l'intrigue ou dévoiler de photos. Mais sachez que malgré la fatigue accumulée, j'ai vraiment pris mon pied, me sentant complètement à ma place, rencontrant des personnes formidables, de nouveaux amis. Les choses semblent toujours évidentes et accessibles une fois qu'on est dedans, alors qu'avant d'obtenir son ticket d'entrée, elles semblent tellement hors de portée. Je ne veux pas passer pour un donneur de conseils tout faits, mais je peux parler de mon expérience, et ça vaut le coup de ne pas lâcher ses rêves. Même si ça implique des sacrifices, des moments de doute, de longue attente qui semble sans espoir. J'en profite pour faire le lien sur une anecdote récente, mon père m'a envoyé les photos d'une cousinade toute fraiche où toute la famille semble avoir passé un week end génial, il m'a dit avec humour de tenter de mettre un nom sur les visages de mes jeunes cousins vu le temps passé depuis la dernière fois que je les ai vu. Je me suis pris au jeu, puis au fur et à mesure des photos, une profonde nostalgie m'a submergé réalisant que je n'ai jamais vu certains d'entre eux, et que je ne suis même pas capable de mettre un nom sur certains visages de ma famille. C'est ce qu'on appelle le revers de la médaille. Alors on relativise en se disant qu'on vit la vie qu'on a choisit, mais maintenant on va continuer, travailler encore plus dur pour continuer à vivre dans cette endroit qu'on aime tant, tout en essayant d'élever notre niveau de vie pour rendre visite à nos proches, à nos origines aussi souvent que possible.
Bref, ça fait beaucoup de grande phrases pour une situation qui est encore entre les mains de l'immigration, eh oui toujours pas de nouvelles de notre statut de résident, ça fait six mois, apparemment c'est dans la norme, ainsi que pour les six prochains mois. Alors en attendant on vit dans le présent. Virginie toujours Manager, a encore changé de magasin ce qui nous a bien arrangé puisque que son nouveau se trouve à 100m des studios, et elle peut plus ou moins jongler avec ses horaires, du coup pendant le tournage, le fidèle Charles faisait d'une pierre, deux coups. Elle a fait un retour flamboyant dans son équipe de rugby avec 3 essaies pour son match de reprise, et avec la manière en plus, cadrage débordement, crochet, raffut. Il s'en est passé des trucs pendant ces deux mois sans voir la lumière du jour, apparemment il y en a une qui n'a pas fait semblant de s'entrainer pendant mon absence. Elle s'est également autorisée une petite journée de golf avec ses collègues de travail, a suivi chaque match des impressionnants Hurricanes qui proposent des leçons de rugby match après match cette saison, en profitant même pour taper la pose avec Monsieur Conrad Smith. Helen, notre colloc, lui a donné quelques cours de coutures, résultat un oreiller et un sac à sac, toujours pratique. Durant deux jours, des pluies de malades ont arrosé Wellington, provocant des inondations dans sa périphérie, ça ne nous a pas directement touché mais c'était impressionnant.
Au cours de ces deux mois également, tous nos amis frenchies de Poneke nous ont quitté pour rentrer au bercail au compte goûte, Gouli, Pierre, Gary, Louis, Thibault. Chaque week end était un crève cœur et l'obligation de faire une bringue de départ. Je redémarrais chaque nouvelle semaine en étant encore plus crevé qu'à la fin de la précédente. Merci les copains, vous faîtes chier à tous vous barrer ! Un an avec les English, puis un autre avec les Frenchies, chaque année on a l'impression que c'est une nouvelle saison de série télé qui redémarre, c'est pénible.
Tout ça pour dire qu'avec nos amis qui se cassent, le fait d'avoir bosser comme des ânes depuis longtemps en particulier Virginie, on en a un peu gros sur la patate alors on va s'accorder un ptit breack chez nos voisins Australiens pendant 10 jours fin mai. Donc au prochain numéro de kiwialacoq, ce sera Koalacon, moins de parlote (pas sûr) et plus de photos. Voyons quelles aventures nous attendent pour un petit road trip entre Brisbane et Sydney.
Allez à bientôt sur d'autres Terres Australes les Ptits Poulets!









