Une semaine de luxe
Vous pèserez l’ironie de ce titre quand vous aurez lu l’ensemble du post. Depuis notre départ il y a 4 mois maintenant, c’est sans conteste la pire semaine que j’ai vécu en nouvelle Zélande. 47 heures de boulot plus tard, voilà ce que je retiens de cet intense enrichissement personnel.
Je démarre lundi sur un nouveau chantier dans lequel je reste toute la semaine pour la construction d’un Sofitel. « Labour » tel est le nom de mon poste, labeur, ça porte vraiment bien son nom. C’est un boulot de merde encadré par des cons, ce qui est plutôt rare en Nouvelle Zélande, bah moi j’ai réussi à les trouver. Je suis l’éboueur du chantier, le pigeon royal qui doit être là pour faire toutes les daubes que les autres ne font pas. Pour déplacer du matériel hyper lourd d’un point à un autre (celui là est pas trop mal, au moins ça me renforce) qui appelle t-on ? Mowtine. Pour déblayer des graviers à coups de pelle, qui appelle t-on ? Mowtine. Pour ramasser les déchets de bouffes que les ouvriers balancent n’importe où dans les 9 étages sans ascenseur du bâtiment, qui appelle t’on ? Mowtine. Pour passer le balai à tous les niveaux pour virer les montagnes de poussière, qui appelle t’on ? Mowtine. Pour évacuer l’eau d’un canal creusé par une pelleteuse, pataugeant dans 20cm de boue et aplanir la surface avant d’envoyer le béton qui appelle t’on ? Mowtine. Pour passer l’aspirateur dans le bureau des chefs de chantiers ? Qui appelle t-on ? Mowtine. Pour rester des heures sur un parking le nez en l’air en plein courant d’air pour surveiller qu’aucun outil ne tombe et surtout que personne ne passe sous l’espace de travail 20m plus haut (celui offre quelques heures de répits mais très vite submergé par l’ennui), qui appelle t’on ? Vous avez saisi depuis bien longtemps.
Sérieusement j’ai l’impression que je vais bosser parce que j’ai fait quelque chose de mal. Au départ je me faisais une raison pensant à ces centaines de milliers d’immigrés qui comme moi ont contribué à bâtir les cités de leur pays d’accueil, m’imaginant irlandais dans les années 30 construisant des routes pour relier les villes de la côte Est américaine, ou chinois des années plus tôt édifiant des lignes de chemins de fer entre l’est et ouest (oui on a le temps de penser et de se faire des films). Après avoir visité mentalement toutes les époques et tous les pays avec toujours la même histoire, la force de travail d’un état est toujours une main d’œuvre étrangère. En bon coq à moustache, me voici à mon tour à cette place, retires en de l’humilité, ça te fera les bras. C’est avec une joie sans fin, que j’améliore nettement mon anglais, avec des mots comme pelle, perceuse, balai, marteau piqueur, clé à molette, béton et mon préféré… brouette. En dehors de ça et des fuck un mot sur deux, je ne saisi quasiment rien de ce qu’ils racontent, je pense que de la mélasse de riz est bloqué au niveau de leur corde vocal, et que leur boulot les a rendu addicts au mâchage de mastique perpétuel. Le pire c’est que je sais très bien que prononcé avec un peu de respect pour la langue anglaise, leur trois mots de vocabulaire seraient complètement limpides pour moi (on est d’accord que je ne généralise pas sur tous les kiwis, je parle ici des mecs du chantier, ça se passe très bien avec nos collocs et d’une manière générale). Quoi qu’ils disent de toute façon, voilà ce que moi j’entends : crap, sheet and poo parce qu’au final ce que j’ai à faire c’est toujours le même chose, de la merde. Les heures passent, la noblesse du labeur des immigrés se change en galère des mineurs de Germinal, puis je remonte plus loin dans le temps et j’entends les coups de fouets claqués sur mon dos pour déplacer des blocs de granites afin de bâtir les pyramides (bien que ça reste à vérifier, il se peut que des extras terrestres avec une technologie bien plus évoluée que le notre aient fait le boulot) ; enfin je touche une idée plus proche de mon ressenti, un pyjama rayé noir et blanc, des chaines aux pieds cassant des cailloux à coups de pioche en plein cagnard au bord de la route, un taf de bagnard, j’ai l’impression de faire du travail d’intérêt général.
Vendredi a été mon rayon de soleil, ma cerise sur le gâteau. Pause de 10h, je m’assois dans une salle de pause et je rempli la feuille d’heures que je dois remettre à mon agence plus tard, un mec se pointe (le grutier environ 50 piges) tenant à la main une de leur mini tourte dégueu fraichement réchauffé au micro onde. Il entre dans la pièce où je suis assis en train d’écrire sur mon document, il balance violemment sa tourte à la merde sur la table juste devant moi, des miettes volent, j’en ai plein le fute. Stoïque je lève la tête attendant ce qu’il a à me dire après ce geste de connard. Il me dit : « Tu sais que c’est ma place ? Je n’ai rien dit hier pourtant tu le sais. » Réaction !? Flashs mentaux, scénario 1 : impulsion sur la table, et je lui envoie ma chaussure de sécurité en pleine gueule (trop rageux). Scénario 2 : je lui enfonce mon stylo 4 couleurs dans l’œil (trop psychopathe). Scénario 3 : je mange sa tarte en le remerciant mais en émettant une réserve sur la qualité du service (ça c’est une réaction cool, mais n’oublions pas ces tartes sont vraiment dégueux). Sauf que la vie ne s’écrit pas à l’avance, et contrairement aux mythomanes qui en feraient des tonnes pour se donner l’air génial, la raison, la prudence et la t’es-qu’une-pauvre-merde-à-mes-yeux-et-je-n’ai-pas-de-temps-à-perdre-avec-toi l’ont emporté. Je me contente alors simplement de finir ce que je suis en train d’écrire, je me lève en le fixant du regard pendant que j’époussette les miettes de mon pantalon en face de lui, et je lui dis juste « je sais » avant de me barrer. Ce n’est certainement pas la réaction la plus trépidante ni la plus courageuse possible, mais ces derniers temps j’étais assez éloigné du concept de méchanceté, du coup je crois que ça m’a un peu pris de court.
Mais le Martin en mode pigeon n’avait pas encore fini sa journée. Les gars de la bétonneuse garée au bord de la route font une connerie, et foutent pas mal de béton sur la chaussée, évidemment c’est à moi de déblayer leur bordel. Je m’arrête cinq secondes le temps de me demander où j’ai laissé la pelle, mais vraiment cinq secondes, et le boss au loin me gueule dessus : « Martin retourne bosser ! » Il est sérieux lui aussi ? Mon œuvre pigeonesque atteint son summum quand en fin de journée ce même bosse me dit : Tu viens bosser demain ? Je réponds non que je ne peux pas. Il me toise en me disant presque choqué, et agressif : pourquoi pas ? Je dis que j’ai quelque chose de prévu l’après midi (boulette stupide). Je dois donc aller bosser samedi matin.
Mais cette semaine luxuriante à encore besoin de réaliser son apogée, son chef d’œuvre. Samedi, après une matinée de boulot des plus savoureuses, j’arrive en retard pour mon match de rugby, le match est déjà commencé, je regarde la première mi-temps sur le banc. 30min avant la fin du match, le coach me dit d’entrer en jeu. 2 min plus tard, un ballon me parvient à l’aile droite. En fin de ligne j’accélère le long de la touche. Un adversaire lancé intercepte ma course sur le côté me propulsant en touche, dans le mouvement je passe mes bras au dessus de lui pour redonner le ballon à mon arrière en soutien. L’impact m’envoie violemment vers la droite tandis que mon bras droit, dans le mouvement de passe après contact, est dirigé complètement vers la gauche, ce qui logiquement entraine une avancée complète de l’épaule. Un dixième de seconde plus tard j’heurte le sol, et ce que je voulais absolument éviter après plusieurs mois de rééducation et de renforcement se produit. Ploc ! Luxation de l’épaule droite pour la seconde fois. La première fois, elle est revenue en position toute seule au bout de 10s, ce coup ci pareil, mais au bout de 15min. Et ces15min on été plus longues que ces 47 heures de boulot à la con. Quand l’épaule revient en place, c’est à la fois très douloureux et jouissif, on sent qu’on est remis dans le bon sens. Ca y’est, ça fait deux fois, je crois que vous allez pouvoir m’appeler Martin Riggs maintenant. En attendant, il reste 4 matchs avant la fin de saison, donc adieu rugby, bye bye surf pendant plusieurs mois, idem pour les boulots physiques pendant quelques temps. Immobilisation coude au corps pendant deux à trois semaines, chouette. Une semaine de luxe, je vous dis.
Le bon côté des choses c’est que je n’aurais pas à remettre les pieds sur le chantier. En attendant il faut trouver d’autres sources de revenus. Est-ce que j’ai le moral à zéro ? Non, je pense déjà à reconstruire tout ça et à trouver un moyen de tirer partie de la situation. Je n’ai pas fini d’avoir des trucs à vous raconter les amis.











